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Sisterhood, not Cisterhood: l’inclusion comme position politico-morale

Par Florence Ashley Paré

Les débats autour de l’inclusion des femmes trans dans les espaces dits dédiés aux femmes sont très souvent axés sur le statut ontologique[1] des femmes trans. Notre inclusion se réduit à la question binaire : « Est-ce que les femmes trans sont réellement des femmes? » Il va sans dire que je suis d’avis que les femmes trans sont réellement des femmes. Je le crois parce qu’elles le sont[2]. Néanmoins, je crois que la légitimité d’inclure les femmes trans dans les espaces féminins et féministes ne découle pas de notre statut métaphysique en tant que femmes[3]. Je suggère que c’est plutôt à cause de la position sociale des femmes trans, ainsi que la raison d’être de ces espaces, que nous devons être incluses. Ce qui importe, ce n’est pas la métaphysique : c’est la politique.

J’ai rencontré Nadia dans un groupe de support il y a quelques années. À l’époque, elle avait 17 ans et s’était fait récemment rejeter par ses parents lorsqu’elle les informa qu’elle est trans et allait entreprendre une transition sociale. Seule et sans ressources, elle se tourna vers la protection de la jeunesse qui la plaça éventuellement dans un foyer de groupe. Malgré avoir exprimé très clairement à plusieurs reprises qu’elle est une femme s’appelant Nadia et qui utilise des pronoms et accords féminins, le foyer refusa de la placer avec les autres femmes du foyer, la plaçant plutôt avec les hommes, et les membres du personnel du foyer référèrent systématiquement à Nadia par son nom assigné à la naissance et par des termes masculins. Elle nous fit part à maintes reprises de toute la douleur et la détresse que ces agissements lui causèrent, en plus du harcèlement et des violences qui provinrent des autres jeunes du foyer en raison de sa transitude, et de son placement dans le mauvais groupe du foyer. Elle disparut du groupe de support pour un certain temps. J’appris plus tard qu’elle avait fait une fugue du foyer, et n’avait pu trouver hébergement. Tous les refuges pour sans-abris lui refusèrent d’être hébergée avec les femmes—un problème exacerbé par son manque d’accès à des instruments de rasage, sa barbe étant maintenant évidente. Lorsqu’elle revint dans le groupe de support, elle s’était trouvé un conjoint et vivait chez lui. Peu de temps après, elle commença à faire part de comportements manipulateurs chez son conjoint, qui en rétrospective jouaient manifestement sur sa vulnérabilité économique et psychologique pour la maintenir en état de dépendance et de subjugation. L’agression évolua. Il commença à être violent, à l’obliger de le satisfaire sexuellement, et ignorant son refus à sa guise lorsque ses manipulations émotives ne fonctionnaient pas. Désespérée, Nadia tenta de trouver secours dans un refuge pour femmes, à la suite des suggestions de quelques membres du groupe de support. On lui refusa l’accès sous prétexte qu’elle n’était pas une femme, et que sa présence pourrait créer de la détresse chez les autres utilisatrices du refuge. On l’entend, parce que celles-ci ont une vision transantagoniste[4] du genre.

J’aimerais prétendre que j’ai une fin heureuse à l’histoire de Nadia. La vérité, c’est qu’après le refus du refuge, elle retourna vivre avec son conjoint violent, ce que j’appris quelques jours après par l’entremise de réseaux sociaux. Je n’ai plus de nouvelles d’elle depuis. Plus d’un an a passé depuis ces dernières nouvelles. Plusieurs choses ont pu arriver depuis, mais deux me semblent particulièrement plausibles. Il est probable qu’elle vive encore aujourd’hui de la violence émotionnelle, physique et sexuelle de son conjoint. Il est aussi probable qu’elle ait fait une tentative de suicide[5].

Les espaces dédiés aux femmes servent plusieurs rôles sociaux, selon le type d’espace. Ce sont ces rôles qui justifient leur existence. Nous pouvons discerner deux vagues familles d’espaces, la majorité des espaces se voyant justifiée par un mélange de celles-ci. Premièrement, les espaces peuvent servir à protéger les personnes les plus directement opprimées par la misogynie et les structures sociales misogynes, ainsi qu’à redresser et atténuer certaines formes de violence genrée dont sont victimes ces personnes. Deuxièmement, l’espace peut servir de noyau pour établir une communauté de personnes partageant certains intérêts politiques, de sorte à promouvoir la solidarité, l’autonomie, et le développement d’une conscience politique activiste.

Les femmes trans sont directement touchées par la misogynie et les structures sociales misogynes[6]. La notion de déception qui fait office de justification à la violence transmisogyne est directement liée à une forme d’hétérosexualité manipulatrice et justificatrice de violence sexuelle[7]. La catégorisation homme-femme est faite sur la base des parties génitales, dont la forme est communiquée à travers la présentation personnelle, puisqu’elle sert à normaliser une violence sexuelle liée à la reproduction. C’est parce que notre présentation communique notre féminité que nous sommes scrutées et ciblées par cette violence. La violence envers les femmes trans est aussi souvent justifiée par recours à la pathologisation : « la transitude se doit être une maladie mentale, puisqu’il est totalement irrationnel de vouloir être une femme, les femmes étant inférieures », entend-on. Si l’on échappe à ces deux formes de violence, ce sera la violence dirigée envers les femmes trans qua femmes qui prônera : violence conjugale et sexuelle, harcèlement sexuel, discrimination salariale, biais cognitifs sexistes, imposition de normes stéréotypées, etc.

C’est à cause de nos convictions identitaires intimes, mais aussi à cause de notre situation sociale vulnérable à la misogynie que nous partageons les intérêts politiques des femmes cisgenre. L’émancipation de la femme est l’émancipation de la femme trans, parce qu’une partie de notre oppression provient du fait que nous partageons plusieurs traits avec les femmes cisgenres, et passons souvent pour femmes cisgenres. L’émancipation de la femme est aussi l’émancipation de la femme trans, parce que c’est précisément les normes rigides et oppressives de genre qui nous rendent vulnérables à la violence simplement en étant nous-mêmes.

Ce qui est important de noter c’est que les femmes trans, en proclamant être femmes, prenons engagement comme femmes, sur le plan politique. Dire haut et fort « je suis une femme », n’est pas seulement une réponse à la question « as-tu la caractéristique d’être une femme », mais aussi à la question « qui es-tu? », « qu’est-ce qui t’anime, te motive? », « qu’est-ce que tu défends? », « qu’est-ce qui te tient à cœur? » (traduction libre)[8]. C’est dire ce qui est important pour nous. C’est aussi rendre intelligibles nos actions et attitudes. Nous nous engageons et nous positionnons en tant que femmes, voyant les autres femmes comme une partie de notre communauté, alors que les hommes ne le sont pas – du moins, pas dans cette communauté-là. Évidemment, toutes les femmes trans ne sont pas féministes, mais ce n’est pas plus le cas pour les femmes cisgenres[9]. Néanmoins, les femmes trans partagent un positionnement identitaire fertile à l’élaboration d’un activisme émancipatoire féministe.

Compte tenu du taux alarmant de tentatives de suicide ainsi que la vulnérabilité émotionnelle, sociale et économique des femmes trans, l’impact positif de l’inclusion en ce qui touche l’estime de soi et de l’accès à des ressources essentielles est un argument crucial en faveur de l’inclusion. Toutefois, cet argument ne sera pas considéré pour des raisons d’espace, et parce qu’il est suffisamment distinct des autres arguments proposés pour mériter un traitement ultérieur, à part. Je souhaite néanmoins noter l’importance de l’impact psychologique positif important de l’inclusion.

Nadia est un personnage fictif. Son histoire est toutefois un assemblage de situations vécues par des personnes que je connais personnellement. Les formes de discrimination soulevées sont communes au Québec, malgré leur illégalité. La loi est un piètre support lorsque la personne n’a pas accès aux ressources nécessaires pour faire respecter ses droits. Nadia n’existe pas, mais des personnes comme Nadia existent en nombre ahurissant : 23% des personnes trans ont souffert trois actes graves de discrimination ou plus[10]. Ce serait donc plus de 9,300 personnes trans[11], dont environ 3,800 femmes trans[12] dans cette position au Québec seulement. Ces femmes méritent la même empathie et considération que toute autre femme dans une situation similaire.

Si nous prenons au sérieux les raisons pour lesquelles les espaces dédiés aux femmes existent, nous nous devons d’inclure les femmes trans dans ces espaces, peu importe si les femmes trans sont réellement des femmes ou non[13]. Étant donnée la teneur de l’argument, il est plausible qu’au moins certaines personnes trans non-binaires[14] devraient être incluses dans certains, et peut-être bien tous, des espaces dédiés aux femmes, dans la mesure où ces personnes satisfont aux critères mentionnés[15]. L’émancipation de la femme est l’émancipation des femmes trans. L’émancipation des femmes trans est l’émancipation de la femme. La contribution et l’engagement des femmes trans à la cause féministe—même la cause féministe cisgenre, malgré l’hostilité de certains groupes féministes envers les femmes trans—en est la confirmation. Pour cela, les femmes trans devraient être incluses dans les espaces dédiés aux femmes, indépendamment de tout débat sur la métaphysique du genre[16].


[1] L’ontologie est la branche de la métaphysique qui s’intéresse à l’existence et ses modalités.

[2] Self-evident truth.

[3] Bien que l’argument ne sera pas déployé de cette façon, je crois aussi qu’il justifie aussi, mutatis mutandis, l’utilisation des bons pronoms envers toutes les personnes trans. L’utilisation des bons pronoms est d’autant plus aisément justifiée qu’aucune question d’allocation de ressources et d’espace n’entre en jeu.

[4] Hostile aux personnes trans et à leurs réalités.

[5] Le taux de tentatives de suicide est très haut chez les personnes trans, surtout celles victimes d’agression physique ou sexuelle. 29% des personnes trans ayant vécu une agression physique ou sexuelle à cause de leur identité de genre ont fait une tentative de suicide dans la dernière année : Greta R. Bauer & Ayden I. Scheim, Transgender People in Ontario, Canada: Statistics from the Trans PULSE Project to Inform Human Rights Policy, London (Ontario), 1 June 2015, p. 6. Il est possible, mais moins probable, que son conjoint l’aie tuée : aucun meurtre de personne trans n’a été rapporté au Québec dans les dernières années, mais plusieurs victimes de meurtre trans sont mal identifiées par la police et les médias.

[6] Il ne me semble pas nécessaire de ressortir des statistiques sur la violence et la discrimination envers les femmes trans. Nous pouvons en prendre connaissance d’office.

[7] Cet argument est détaillé dans le texte de Talia Mae Bettcher, « Evil Deceivers and Make-Believers: On Transphobic Violence and the Politics of Illusion », (2007) 22:3 Hypatia 43.

[8] « The question, when taken in full philosophical significance means: What am I about? What moves me? What do I stand for? What do I care about the most? », parlant de l’identité existentielle, par opposition à l’identité métaphysique. Talia Mae Bettcher, « Trans Identities and First Person Authority » dans Laurie Shrage (dir.), You've Changed: Sex Reassignment and Personal Identity, Oxford, Oxford University Press, 2009, pp. 110-111.

[9] J’ai évidemment une perspective biaisée, mais les femmes trans que je connais sont beaucoup plus souvent fièrement féministes et bien informées que les femmes cisgenres. Je soupçonne que c’est en parti dû aux attaques anti-trans provenant de certains mouvements, et aussi à cause du chevauchement entre le féminisme, les études trans, et les études queer, ces deux derniers domaines formant une source d’information importante pour les personnes trans tentant de comprendre leur genre.

[10] Un acte de discrimination sérieux est défini comme une perte d’emploi, une éviction, un décrochage scolaire à cause du harcèlement, du harcèlement provenant d’un·e enseignant·e, une agression physique ou sexuelle, être sans-abri, un perte de relation avec saon partenaire ou ses enfants, un refus de traitement médical, ou une incarcération due à l’identité de genre d’une personne trans. 63% des personnes trans vivent un de ces actes, et 23% des personnes trans vivent trois ou plus de ces actes, un taux de discrimination dit « catastrophique » : Jaimie M. Grant, Lisa A. Mottet, Justin Tanis, Jack Harrison, Jody L. Herman, & Mara Keisling, Injustice at Every Turn – A Report of the National Transgender Discrimination Survey, Washington, National Center for Transgender Equality and National Gay and Lesbian Task Force, 2011, p. 8.

[11] Environ 0,58% de la population adulte aux États-Unis est trans : Andrew R. Flores, Jody L. Herman, Gary J. Gates, & Taylor N. T. Brown, How Many Adults Identify as Transgender in the United States?, Los Angeles, The Williams Institute, 2016. Pour la population Québécoise de 15 ans et plus, voir le tableau de Statistique Canada, « Population selon le sexe et le groupe d'âge, par province et territoire (Nombre, hommes et femmes)», en ligne : http://www.statcan.gc.ca/tables-tableaux/sum-som/l02/cst01/demo31a-fra.htm. Pour des raisons pratiques, je présume que le pourcentage est similaire au Québec, et que les jeunes entre 15 et 18 ans suivent le même pourcentage.

[12] Jaimie M. Grant, supra note 8, p. 16 : environ 41% des personnes trans sont des femmes.

[13] N.B. But we are, though.

[14] Personnes trans de genre autre que seulement homme ou femme.

[15] Il est possible que l’argument milite aussi pour l’inclusion, dans certains cas, d’hommes trans, mais cette question mériterait plus d’exploration qu’il est possible dans ce court texte. Certains des traits centraux de mon argument varient plus chez les hommes trans et personnes trans non-binaires. Puisque l’inclusion de certaines personnes n’empêche pas une exclusion individuelle subséquente basée sur le comportement; il serait possible d’inclure plus ou moins de personnes selon la tolérance de l’espace aux comportements problématiques, compte tenu de sa finalité. Une telle politique d’exclusion peut aussi être mobilisée contre des femmes cisgenres anti-féministes, racistes, transantagonistes, etc.

[16] Bien que mon argument soit conçu comme un argument indépendant de toute conception métaphysique de la femme, il serait possible de croire qu’être une femme revient précisément à satisfaire certains des critères que j’ai mentionnés, en adoptant la maxime pragmatique de Charles Sanders Pierce. Les critères ne vont pas sans rappeler les analyses Marxistes de la femme comme classe sociale, l’analyse de la femme par rapport à la violence sexuelle chez Catharine MacKinnon, et la solidarité politique des femmes qui sous-tend le Sisterhood dans la pensée de bell hooks. L’adoption du troisième critère comme fondement du genre est au centre du discours trans.

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